Est-ce vraiment si difficile d’élever les bébés ?

C’est le titre des prochaines journées de la revue SPIRALE, ayant lieu les 21, 22, 23 septembre au Théâtre Nationale de Toulouse.

Voilà la présentation de ces journées par Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre, responsable du département de psychologie clinique, institut Paoli-Calmettes (Marseille), directeur du Collège de la revue Spirale et de la collection « 1001 BB » aux éditions Erès :

« Car n’oublions pas que si l’éducation d’un enfant prend en moyenne quinze à dix-huit ans, l’éducation d’un parent peut demander un demi-siècle et parfois même plus… » Judith Dupont

Élever les enfants, avec une idée de mouvement, de hauteur, une construction, un but, un projet : porter l’enfant vers l’avenir. Attention dresser rime si vite avec redresser, corriger : façonné l’enfant, normé, ritaliné, coaché. Attention aussi de ne pas lui attribuer le plus haut rang, un trône, le porter aux nues, le figurer idole : roi l’enfant, tyran domestique et seul liant de la famille. Élever. Lui accorder une place, sa place, le reconnaître, avoir confiance en lui.

Élever. Aussi son cœur, son esprit, être là, présent, responsable, le porter vers la culture, les autres, lui donner des valeurs, le respect, la générosité, l’instruire de la vie, partager, parler. Élever. L’amener à son plein développement, lui donner les soins nécessaires à la formation et à l’épanouissement de sa personnalité.

Élever. D’aucuns s’offusquent : élever convient aux animaux, pas aux petits d’Hommes, l’élevage des enfants, plus couramment appelée éducation, serait-elle une pratique qui permet la domestication des enfants pour l’usage des humains de demain ?

Ces journées, qui fêtent en 2016 le 20e anniversaire de la revue Spirale, nous aideront-elles à comprendre un peu mieux ce qui fait l’homme, l’humain et l’humanité ? Est-ce vraiment si difficile d’élever les bébés et de vivre ensemble dans un monde de paix ?

Élever. En sa version professionnelle de la petite enfance – de l’accueil, de la culture, du soin, … – un métier stressant, mal-être et malaise à la clé, si peu reconnu, rémunéré, valorisé, un métier radicalement féminisé et exposé à tant d’horaires atypiques. Le champ professionnel de la petite enfance n’est-il pas aujourd’hui effroyablement travaillé et segmenté par d’incessants dispositifs, réglementations, indicateurs, élaborés par les politiques familiales et de santé ? 

Quand donc cessera l’invisibilité des travailleurs du care ? Aux uns, œuvrant dans l’accueil,on ne reconnaîtrait que leur fonction de «suppléance domestique», n’exigeant, pour l’essentiel, que des qualités affectives. Aux autres, concourant aux soins de santé, on ne jurerait que par leurs référentiels de compétences, leurs diagnostics professionnels, ne sont-ils pas appelés à figurer de vrais techniciens du soin ?

Élever. En sa version parentale, un job à (presque) plein temps, du genre paraît-il offre non échangeable et non remboursable, CDI précaire et très exposé. La dite parentalité, dont on nous rabat tant les oreilles ces dernières années, organiserait-elle l’instrumentalisation de la fonction parentale, envisageant les parents uniquement comme distributeurs de soins. Dès lors, y aurait-il d’un côté, des parents experts et validés et de l’autre, des parents faillibles, démissionnaires et perdus ? Faudra-t-il, comme aux Etats-Unis, proposer que les parents soient contraints d’obtenir un permis gouvernemental pour élever leurs enfants ? Quand donc cessera-t-on de considérer le parent comme un risque pour son enfant et d’inventer de si multiples pratiques de soutien et d’accompagnement, tout autant que de contrôle et de sanction ?

Élever. Les professionnels de la petite enfance, de l’accueil, du soin, de la culture, … perçoivent-ils leur contribution au développement psychologique, somatique et social des jeunes enfants qui leurs sont confiés ? Demeureront-ils encore longtemps les acteurs cachés de la prévention prévenante, de la bien-traitance et de la mise au monde des adultes de demain ? Quand leurs rendrons-nous enfin leur place, première ? 

Et puis au fait, si élever un enfant est tâche si complexe, que penser de ce job encore plus éreintant, délicat, incroyable, celui que doivent effectuer tous les bébés du monde, en si peu d’années, pour naître à la vie, à la société, au monde ? Comment les accompagner au mieux sur ce chemin, si ténu, comment faire des petits d’Homme des êtres pétris d’humanité ? De cette humanité-là que nous n’avons cessé d’interroger cette année 2015, du 7 janvier au 13 novembre ?

INFORMATIONS PRATIQUES ET PROGRAMME DETAILLE SUR : http://spirale-bebe.fr

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« Laisse le pleurer », texte de Françoise Jeurissen

 

Faut-il laisser pleurer un bébé ? Le débat fait rage ces dernières années en occident…

Sans rentrer dans la controverse, nous vous présenterons ici un texte bouleversant de Françoise Jeurissen : Laisse-le pleurer 

« Il est étendu là depuis des siècles, des millénaires, à attendre qu’on vienne le délivrer.
Il ne sait pas – pourrait-il le savoir ? – quelle est la pire souffrance. La faim ? La peur ? La solitude ? Le froid ? L’impuissance ? Tout se confond sous le linceul glacé d’une indicible et abyssale angoisse. Angoisse de mort. Mais qu’est-ce que la mort ? Il n’en sait rien. Mais il le pressent dans ce morceau de lui qui remonte à la nuit des temps. Angoisse de finir là, d’y rester pour toujours, incapable de se mouvoir. Sa vie se diluant dans une éternité de douleur toujours reconduite. Son coeur, son ventre, son cerveau éclatant sous la cruelle et colossale violence des émotions ressenties, s’éparpillant dans ce vide, chavirant dans ce rien. Parfois il crie, il hurle comme un damné, pendant des heures et des vies entières. Pour rien, ou pour s’entendre vivre encore un peu. Même plus pour obtenir la douceur et la lumière, puisqu’il peut mourir tellement de fois au fond de son âme avant qu’elles ne reviennent. Puisqu’à chaque fois il oublie qu’elles peuvent exister. Et puis vient le moment où, exténué, il ne peut plus que gémir spasmodiquement, sur une seule note faible et lancinante.

Et la mélopée impuissante et désespérée finit par cesser de transpercer le silence épais de l’indifférence qui l’entoure. Ensuite il s’arrête, éperdu de douleur, la gorge incendiée, les yeux brûlants de sel, la poitrine hoquetante, la tête bourdonnante. Et l’instant se suspend, et l’espace se dilate et se resserre autour de lui, la terreur monstrueuse hésite à refluer enfin.Voilà que, du fond de son puits de souffrance, lui parviennent des bruits lointains. Des bruits joyeux, des bruits vivants, qui réveillent en lui l’écho d’une autre époque. Des bruits chauds et bons, qui le font redoubler d’appels éperdus, malgré les brûlures de son corps épuisé. Parce que ces bruits ont soufflé sur l’espoir qui survit au fond de son âme, et l’ont ranimé un instant. Mais, à bout de force, il consent à se taire enfin, figé dans la désespérance. Pour finir par sombrer, vidé, dans un sommeil hors du temps, dans un coma libérateur.

Et là il peut replonger avec délices dans le souvenir des moments meilleurs. Il se souvient alors du chaud, du doux, du mou, de la félicité de son corps et de son âme, aux besoins tellement comblés qu’ils en étaient absents, de l’éternité bercée dans un océan de chaleur enveloppante, rythmée par le battement assourdi et rassurant du cour du monde. C’était une autre vie, un autre temps. Avant le cataclysme, avant le purgatoire. Il s’éveille à nouveau, se tord de souffrance, pulse de mille hurlements dévastateurs, explose en mille fêlures. Il se déchire, sent son corps et son esprit éclater un morceaux épars, impossible à rassembler. Il n’est plus un. Il n’a plus d’humanité. Son cerveau trop meurtri va sombrer. Il n’est plus que douleurs et suppliques.

Et puis brusquement s’ouvre un pan de ciel, sur la lumière et la vie.

Soudain cesse pour un instant la torture, soudain s’illumine la nuit du grand silence de glace.
Soudain des mains le soulèvent, le caressent, le réchauffent. Un liquide chaud et revigorant lui inonde les lèvres, et puis la gorge, et puis le ventre. Il peut se laisser aller à la volupté des goulées qui le revivifient, le ressuscitent. La tendresse le submerge, son corps écartelé est enfin touché, reconstruit . Il s’éclaire. Il redevient un. Il vibre à nouveau au son de la pulsation familière du cour du monde. Il se laisse caresser par sa voix, qui lui murmure des mots qui lui rendent la vie et la dignité. Il jouit et se berce sans retenue à cette voix aimée. Il est plein, il est rond, il est vivant autant qu’on peut l’être, il est confiance absolue.Il a déjà oublié la souffrance et l’angoisse. Déjà oublié la solitude et le vide. Il vit l’instant présent, aussi voluptueusement heureux qu’on peut l’être.

Et il ignore, heureusement, l’éternel recommencement de ce jeu cruel.
.- « Et alors, ça va mieux maintenant, il est moins difficile ? »
– « Oui, j’ai suivi tes conseils, et il s’arrête de plus en plus vite de pleurer maintenant . je crois qu’il a compris »
– « Je te l’avais bien dit. C’est comme ça avec les bébés. Si tu cèdes à tous leurs caprices, tu n’en finis jamais. Il est capable de savoir que tu as besoin de temps pour toi et qu’il doit devenir autonome. »
– » Tu as raison. Après tout, il ne manque de rien dans son petit lit. »  «