1) Les problématiques psychiques de l’adoption
L’attitude de la société et de beaucoup de professionnels qui consiste à nier toute différence entre les familles biologiques et les familles adoptives n’aide aucun de ceux qui sont concernés, parce qu’elle fait peu de cas de sentiments légitimes. Elle nie d’une part la complexité et les fardeaux supplémentaires placés sur les épaules de la famille adoptive, et d’autre part, les sentiments des adoptés et des parents de naissance. (Newton Verrier, 1993, p. 118).
C’est un fait, les familles adoptantes ont besoin d’être accompagnées de manière spécifique dans leur parentalité en raison de cette complexité du lien parental, qui n’est pas biologique. L’adoption est « une situation de vie qui réalise de manière quasi expérimentale une rupture des liens de l’enfant avec ceux qui l’ont élevé jusque-là, et la création de nouveaux liens avec ceux qui l’adoptent et qui prennent la nouvelle responsabilité de l’élever » (Guédeney et Dubucq-Green, 2005)
Le secret
Françoise Dolto disait : « La vérité, c’est le tremplin qui permet à l’enfant d’avancer dans la vie, le point d’appui du levier qui lui permet d’affronter la réalité. »
Les pratiques adoptives sont intimement liées au désir d’enfant, aux blessures de l’infécondité et au deuil des corps parentaux. Elles s’organisent autour de langages secrets, de sémiotique complexe et dans l’absence de législation des modalités parentales alternatives. Dans la relation de parents adoptifs et d’enfants recueillis, des paroles sont souvent tues ou interdites, des émotions sont occultées ou sacralisées, car elles indiquent les lieux de l’immaturité sociale et de la fragilité des statuts sexuels et biologiques (Merdaci Mourad, 2009).
La pratique psychologique clinique enregistre des situations où l’élaboration de secrets comme la révélation, fragmente, par un effet de traumatisation de la vie psychique, somatique et corporelle, les repères identitaires et identificatoires et précipite des organisations névrotiques dépressives, déficitaires ou morbides chez l’enfant et l’adolescent (Merdaci Mourad, 2009). Il est donc primordial d’accompagner les familles adoptantes dans un travail de parole et de verbalisation autour des problématiques de secrets et révélations engendrées par la situation de l’adoption.
De nombreux parents refusent ou sont incapables d’expliciter aux enfants leurs origines pour éviter la confrontation à leur histoire et à la mémoire douloureuse du manque biologique et social de paternité et de maternité vécue.
De fait, sociétalement, les fonctions maternelles et paternelles sont valorisées et ouvrent de nouveaux territoires à la vie collective, facilitent l’agrégation au groupe social. Ainsi, les attitudes du couple face à la stérilité produisent des affects de culpabilité et de négation. Et l’adoption a d’autant plus de mal à être parlée, ce qui engendrera des symptômes plus ou moins importants chez l’enfant ou l’adolescent adopté qui doit vivre avec le secret, non-dit, mais vécu psychiquement.
Quand l’enfant intègre qu’il n’est pas né de ses parents, il peut traverser une période de tristesse, de désintérêt, voire de retrait, car il réalise qu’il a eu des parents géniteurs qui l’ont abandonné. Ces signes de souffrance chez l’enfant, sur lesquels nous reviendrons, font en général l’objet d’une demande d’entretiens.
La mise en mots de ses origines ouvre à l’enfant un espace psychique lui permettant de penser et d’élaborer son histoire, de s’en imaginer une autre qui lui convienne mieux, puis de la modifier au fur et à mesure de son développement, de se situer dans sa famille d’adoption. C’est à partir de là qu’il va pouvoir construire son sentiment d’identité et d’appartenance à sa famille
Le déni des origines
Les résultats d’une recherche menée à l’Université Libre de Bruxelles (Isabelle Duret & Zoé Rosenfeld, 2012) sur les familles adoptives à l’adolescence montrent que les mères adoptives ont davantage de mal que les pères à se sentir légitime dans leur position parentale quand leur enfant est adolescent. Divers facteurs semblent entrer en cause parmi lesquels la première expérience maternelle satisfaisante ou non, la présence d’éventuels « fantômes » dans l’histoire transgénérationnelle de la mère mais également les attentes sociétales dont les messages concernant la féminité et la maternité sont de plus en plus confus et paradoxaux.
Les auteurs (Isabelle Duret & Zoé Rosenfeld, 2012) expliquent que les couples adoptifs en demande d’agrément et en attente de leur enfant passent généralement par une phase de déni des différences et de l’étrangeté de l’enfant accueilli abruptement, permettant en partie l’inscription réciproque dans son lien objectal et narcissique, à l’intérieur du groupe familial et du groupe social. Kaës (1988) nomme ce processus “pacte”. Celui-ci lie les membres de la famille d’adoption, il a une fonction de défense contre l’étrangeté et l’angoisse qui y est associée. Ce refus de l’ambivalence permet aux parents adoptifs et à leur enfant de construire leur mythe familial. Ce faisant, ils luttent contre une rencontre “étrange” avec leur enfant “étranger” (Roman & Damian, 2004). En déniant les différences, la famille tente d’effacer ou de mettre au second plan les origines de l’enfant, sa famille biologique et son passé, mais aussi leurs éventuels secrets enfouis. Il s’agit de mettre tout en place pour inscrire l’enfant dans une nouvelle culture, dans un nouvel intime. Il est frappant de constater combien l’enfant se plie à ce déni et y adhère dans ce que certains auteurs nomment une “pseudo-adaptation”. Ce mouvement de déni des différences est, au départ, constructif. Il permet à la famille de faire “corps”.
La possibilité du groupe familial d’oser dépasser ce “déni” en s’ouvrant progressivement sur les différences de l’enfant dépendra de la force du contenant familial mais aussi de la force du contenant social, suffisamment prêt à “recevoir” cette différenciation. Parfois les idéalités sont trop grandes et le narcissisme parental trop fragile pour supporter l’étrangeté liée aux origines de l’enfant. La violence et les passages à l’acte à l’adolescence peuvent être une réponse à cette difficulté à penser les origines de l’enfant adoptif et à revenir sur les blessures narcissiques individuelles et/ou du couple déjà présentes avant l’adoption. L’étrangeté de l’enfant qui est amplifiée par le processus de l’adolescence, se révèle parfois pour la première fois à cette étape sensible du cycle de vie d’une famille. Il peut être vécu comme une claque pour les parents adoptifs ; l’enfant devient menaçant parce qu’il revendique sa différence et son autonomie ; il est angoissant pour le couple dans le sens où il ne remplit plus spontanément le contrat narcissique familial, il ne s’inscrit pas ou plus aussi facilement que prévu dans le roman familial (Roman & Damian, 2004). Les angoisses issues de cette rencontre avec l’étrangeté de l’enfant risquent, en effet, d’être projetées sur l’enfant qui devient lui-même porteur de ce qui hante les parents à leur insu.
La blessure de l’enfant adopté
Chez l’enfant adopté existe une discontinuité voire une perte du discours narratif qui le constitue. C’est particulièrement vrai quand l’enfant est né sous X et adopté très tôt et que les parents ne disposent que de très peu d’éléments à transmettre : tous les fantasmes sont alors possibles. Outre le fait que l’histoire est pauvre, elle est ou tue ou triste, ou sordide, ce qui n’est pas sans incidence sur le plan narcissique. C’est cela la blessure primitive de l’enfant adopté. Lorsque l’enfant a été adopté plus tardivement, il conserve plus ou moins de souvenirs de sa famille originelle, de son enfance ; certains ont été refoulés pour pouvoir s’adapter à sa nouvelle famille, à son nouveau pays, la langue maternelle elle-même ayant pu être oubliée (Jean-Louis Le Run, 2005).
L’autre aspect de la blessure d’abandon se relie à l’attachement. La particularité des enfants adoptés est d’avoir subi une perte – et souvent plusieurs – plus ou moins tôt dans leur vie : ceci entraîne une insécurité, un manque d’assurance sur la fiabilité des objets affectifs, qui s’exprime différemment selon l’âge de survenue de cette perte et par conséquent la façon dont elle a pu être éprouvée d’une part et imaginée d’autre part. Les enfants adoptés ont souvent la crainte d’être à nouveau abandonnés ; ils mettent volontiers à l’épreuve leur entourage comme si inconsciemment ils voulaient se faire rejeter ; ils donnent le sentiment de chercher ainsi à tester la solidité du lien. Ces mouvements agressifs entraînent en retour chez l’enfant une culpabilité et des mouvements de réparation. D’autres enfants, en particulier ceux qui ont été adoptés plus tardivement, vers 3, 4 ans et plus, peuvent au contraire présenter une docilité extrême : ils effacent leurs désirs authentiques et leur personnalité dans une présentation lisse et non contrariante comme s’ils n’avaient qu’une peur, celle d’être à nouveau abandonnés. Leur agressivité normale constamment refoulée ressort dans des actes manqués, une maladresse quelquefois brutale. Ils ne peuvent (n’ont pu) rien verbaliser de la douleur qu’a été leur arrachement à leur environnement habituel, l’effacement de leur histoire, la rupture de tous les liens, y compris culturels, qui les reliaient à leur monde d’avant l’adoption, même si celui-ci pouvait être cruel. Le plus souvent ces ajustements relationnels concernent les premiers temps de la relation puis s’estompent. L’adolescence vient ensuite les réactualiser(Jean-Louis Le Run, 2005). D’où la nécessité pour ces enfants et adolescents de bénéficier d’un lieu thérapeutique, pour eux, hors du surmoi familial, où verbaliser les douleurs traversées, les séparations, où raconter ce qu’ils se sont imposé de taire.
Les méfaits des orphelinats mal équipés
Certains enfants, qui ont passé les premiers mois de leur vie dans un milieu collectif où ils n’ont pas pu bénéficier de soins maternels substitutifs, n’ont pas eu la chance de pouvoir instaurer une relation sécurisante et chaleureuse avec une personne de leur environnement pour commencer à construire leur personnalité.
Ils risquent alors de mettre leurs parents en difficulté, car ils sont avides des soins qu’ils n’ont pas reçus, et en même temps, ils les refusent. Le décalage qui existe entre leur développement physique et leur développement affectif fait qu’il est encore plus difficile pour les parents de combler leur manque : comment traiter en nourrisson un enfant de 2 ans ? Et pourtant, ils en sont quasiment à ce stade sur le plan psychoaffectif.
Voilà certains symptômes pouvant être présentés par ces enfants (Élisabeth Fortineau-Guillorit, 2005):
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relations indifférenciées : enfants qui ne marquent pas la différence entre leurs parents et des personnes étrangères, et qui dans la rue peuvent suivre n’importe qui ;
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absence d’angoisse de séparation : enfants qui se séparent de leur mère sans aucune difficulté ou qui au contraire vont être pris de panique dès que celle-ci disparaît de leur champ visuel ;
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intolérance excessive à la frustration : enfants qui font des colères démesurées dès qu’on leur refuse quelque chose ;
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absence totale de limites : enfants complètement éparpillés, et physiquement et dans leur tête, etc.
Le travail à faire ici avec les parents adoptants consisterait à leur expliquer que ces difficultés ne sont pas le fait de l’adoption, ni des parents adoptifs, mais la conséquence des mauvais soins reçus (l’absence de holding, de maternage) dans l’institution où se trouvait leur enfant, qui ont perturbé les tout premiers stades de son développement.
Déculpabiliser ces parents qui pourraient douter de leurs capacités parentales nous paraît fondamental. Les soutenir pour leur permettre d’accepter cet enfant tel qu’il est : l’écart est parfois si grand entre l’enfant qu’ils avaient imaginé et celui-ci.
Nous insistons pour dire combien il est important que ces parents et ces enfants soient absolument soutenus, non seulement par leur entourage mais aussi par des professionnels, avant que ne s’installent des cercles vicieux où l’enfant par ses symptômes risque de se faire rejeter par son nouvel environnement.
Tous les enfants adoptés ont à passer par des étapes jalonnées par les questions et l’élaboration qu’ils vont en faire en fonction de leur âge : d’abord celle à propos de l’origine de leur procréation et son corollaire, la déception de n’avoir pas été porté par leur mère adoptive (en incluant le père adoptif), ensuite la blessure de l’abandon, puis le travail de restauration narcissique.
La qualité de la compréhension, la justesse de la réponse qu’apporteront les parents aux questionnements de leur enfant contribueront à l’appropriation par celui-ci de son histoire et de sa filiation. Ceci suppose que les parents adoptifs soient bien au clair avec la place que vient prendre cet enfant dans leur histoire personnelle et dans leur vie de couple, et aussi avec le travail interne qu’ils vont effectuer pour se sentir parents de cet enfant-là comme s’ils l’avaient recréé eux-mêmes (Élisabeth Fortineau-Guillorit, 2005).
2) De la nécessité d’un accompagnement pour ces familles
Tous ces éléments montrent bien les nombreuses difficultés auxquelles peuvent être confrontées les familles adoptantes comme les enfants adoptés.
Proposer un accompagnement psychologique et un soutien à ces familles semble nécessaire. Celui-ci permettrait de faire à nouveau circuler la parole là où elle a été perdue. De retisser et reconstruire avec la famille l’histoire transgénérationnelle familiale ainsi que l’histoire propre de l’enfant. De soutenir et valoriser les parents adoptants dans leur parentalité mise à mal par les difficultés de leur enfant. De les aider à trouver les mots justes et adaptés à son âge pour raconter et se raconter auprès de leur enfant. De continuer à investir leur enfant même lors de grandes difficultés du lien d’attachement. D’offrir un lieu aux enfants/adolescents adoptés en souffrance pour remettre du sens dans leur propre histoire, par le biais du langage pour les plus grands, du jeu ou du dessin pour les plus petits.
Cela dans un but tout autant préventif (éviter l’apparition de symptômes importants lors de l’enfance ou de l’adolescence) que thérapeutique (éviter le désinvestissement de l’enfant par les parents, éviter les passages à l’acte, éviter les épisodes dépressifs des parents dévalorisés dans leur fonction parentale).